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La Corse, paradis pour les naturistes

Jetée sur son épaule gauche, la serviette de Stefan Kröpelin ne dissimule qu’une partie de son anatomie. Tout sourire, les cheveux blonds imbibés d’iode, il remonte de la plage de Riva Bella quelques galets à la main, intégralement nu. Dans un éclat de rire, il lance : « J’ai l’habitude de parler à des journalistes mais en principe, j’ai des habits ! » À deux pas de là, calé dans un fauteuil en osier en terrasse d’un studio tout équipé, l’Allemand de 65 ans sort un petit magazine.

« Dans ce journal, il y a un article sur ce que je fais normalement, révèle-t-il fièrement dans un accent germanique marqué. Je suis géologue. Ça montre une équipe d’Arte que j’ai emmenée dans le sud-ouest de l’Égypte. C’est la première équipe de télé à être aller là-bas. »

 

 

Si herr Kröpelin chérit le sentiment de liberté conféré par le naturisme, c’est parce que le reste de l’année, il troque sa tenue d’Adam pour un combo costume cravate. « Je suffoque, lâche-t-il, mimant un noeud de cravate serré sur la nuque. Surtout quand on va dans le Sahara : il y fait 50°, l’ombre n’existe pas. »

"Ici, je ne m'habille qu'une fois par semaine pour aller à l'hypermarché et c'est une corvée"

Au civil, Stefan est comme tout le monde. Sa «normalité» à la ville n’a d’égale que son incompréhension vis-à-vis des « textiles », comprenez ceux qui ne sont pas naturistes. « Je ne comprends même pas comment les gens peuvent porter un maillot ! s’exclame-t-il en tapant ses cuisses nues. C’est désagréable quand on nage. J’ai fait du naturisme pratiquement toute ma vie, depuis 68, en Camargue. Ça a toujours été naturel. Ici, je ne m’habille qu’une fois par semaine pour aller à l’hypermarché et c’est une corvée. Si possible, je préfère toujours être nu. » Si Stefan considère la nudité comme normale, c’est peut-être pour des raisons générationnelles. Et également géographiques.

Avec le ton du professeur de fac, il explique : « Au début du XXe siècle, en Allemagne, il y avait déjà une tradition du naturisme. Puis il y a eu la guerre. Mais dès les années 50, en RDA, c’est redevenu une grande tradition. C’était plus normal pour eux que de porter des maillots. » Cette tradition, les compatriotes de Stefan l’ont propagée à travers l’Europe, et jusqu’en Corse.

Le dentiste et la panthère

À dix minutes de voiture au nord, en haut noir et jupe rose longue, Carin Rauch est assise à une petite table en fer ombragée. Après des années d’aller-retour avec la Bavière, elle s’est établie sur l’île en 1995, il y a assez longtemps pour gommer presque toute trace de son accent munichois.

 

 

Une cigarette à la bouche, cette Allemande de 60 ans explique l’origine de Corsicana, le premier village naturiste de la Plaine orientale : « Tout a commencé avec le docteur Hofmann, rembobine-t-elle. Il était dentiste,entre Stuttgart et Munich. Sa profession ne lui plaisait plus. Il est venu ici en vacances et ça lui a plu. Il y avait déjà un village au-dessus de Porto-Vecchio, fondé par des Corses dans les années 50. Il n’y avait que du maquis et il a fait ça tout doucement à partir de 1961. Il n’y avait d’abord que de petits bungalows. Maintenant nous pouvons accueillir 400 personnes. » Âgé de 87 ans, le Dr. Hofmann reste désormais au pays, à l’écart de la canicule méditerranéenne. Mais son emprunte est partout.

Corsicana accueille une grande majorité d’Allemands. On y croise de grosses berlines abritées sous des bâches couvertes de feuilles d’eucalyptus, on s’interpelle d’un « Hallo ! » naturel et on consomme des pintes de bière teutonne à la pression. Aujourd’hui, celui qu’on appelle Herr Hoffman est le neveu du dentiste, Lothar.


 

 Lunettes rondes, chemise et short blancs sur sandales en cuir, il assure ne pas avoir le temps de discuter tout en marchant énergiquement. Il faut dire qu’il a à faire : cet après-midi, c’est le tournoi de beach-volley annuel, auquel les résidents s’adonnent avec passion. Et nus, pour la moitié d’entre-eux. Des trois clubs de la région, Corsicana est peut-être le plus jeune. Les activités proposées, de la voile à la plongée y sont sûrement pour beaucoup.

À quelques centaines de mètres au sud, la terrasse de Bagheera surplombe la baie dans un cadre plus élégant. À l’inverse du restaurant de plage voisin, on y déjeune seulement habillé. Sur du Todd Terje ou du Sean Paul, on déguste salades de chèvre chaud et pavés de saumon cuits à la perfection, entre un couple de septuagénaire et un ancien directeur des programmes de RCFM. La population est plus hétérogène.

verse de Corsicana, Bagheera est l’oeuvre d’un local, Ange-Marie Filippi, dit Angi, originaire de Sant’Andria di u Cutone. Décédé cette année, il a légué l’affaire à son épouse, Marie, 52 ans. En haut blanc, jean et lunettes rectangulaires, elle précise : « Je ne travaille pas nue mais je ne supporte pas d’être en maillot. Je me baignais déjà nue toute seule dans le Tavignanu quand j’étais jeune et ça ne dérangeait personne. »

D’un ton doux, elle explique ensuite l’origine de Bagheera : « C’était un terrain de famille dont mon mari a hérité et qui était... nu. Il a tout créé dès 1967. Il a tout démaquisé et même fait la route pour arriver jusqu’ici. Il y avait déjà Corsicana, il avait voyagé dans le Sahara et c’était un esprit libre, progressiste. Le naturisme lui convenait bien. »

À ses côtés, Jeanne Pantalacci, ancienne professeur de Français, se décrit comme « une habituée, pas une cliente. » À Bagheera, elle y vient depuis « toujours » après une brève période de « naturisme sauvage. » Avec une désinvolture que seul l’âge confère, elle pose : « Au début, c’était purement esthétique. Je me baignais à poil pour éviter les marques de maillot. J’étais très jolie toute nue, bronzée de haut en bas.

 

 

Puis on a réalisé qu’on était mieux à poil pour rentrer dans l’eau. » Lorsqu’elle évoque Angi Filippi, elle peine à contenir son émotion : « C’était une figure tutélaire, insiste-t-elle. Ponctuellement, on avait des mecs qui passaient mater. Il y a trois ans, un Cortenais se comportait mal. Il était habillé, à cheval sur sa nana allongée toute nue. Comme un crétin. Très narcissique. Il voulait qu’on le voie. Il la touchait de manière très ambiguë alors qu’il y avait deux gamines à côté. Chez les naturistes, on ne fait pas ça. Je suis allé voir Angi et il s’en est occupé. »

Le naturisme a beau être l’expression d’une liberté totale, il n’échappe pas à certaines règles. Marie Filippi insiste notamment sur l’importance du respect de l’autre. Lorsque l’on aborde le sujet du tir de carabine à Porto-Vecchio, elle ne se montre en rien scandalisée. « La réponse n’est bien sûr pas la bonne mais je ne suis pas choquée : lorsqu’on est nu dans un espace qui n’est pas dédié à ça, ce n’est plus du naturisme, c’est de l’exhibitionnisme. »

À quelques tables de là, Mario D’Arienzo, un Napolitain de 70 ans en lunettes fumées et chapeau de paille éclate de rire à l’évocation de l’incident. Son épouse, Sissi, 66 ans, en paréo et lunettes Vogue, juge dans sa voix de fumeuse : « C’est un fou ! Mais c’est drôle. Ici, c’est normal d’être nu donc nous n’avons jamais eu de soucis alors qu’on vient depuis 1981. »

Climatiseurs, bibles et médecins

Loin de chercher des problèmes, le naturisme se pose comme un modèle de société alternatif. Si tout le monde est nu, le rapport au corps est déjà différent.

Alors qu’un « textile » peinera à détacher ses yeux d’un sexe étranger à l’air, le naturiste n’y voit pas forcément plus qu’un coude ou qu’une nuque. Marie Filippi affirme : « Les gens me parlent, ils sont nus et je ne fais même plus attention. On peut bien sûr regarder quelqu’un qu’on trouve beau mais pas davantage que si la personne était habillée. » La relation au désir s’en trouve donc transformée. Notre société du strip-tease attise le désir en cachant, puis dévoilant de manière stratégique certaines parties du corps. Dans les villages naturistes, tout est visible.

 

 

Aucune place n’est laissée à l’imagination. Marie Filippi réfléchit : « On est peut-être moins désirable, certainement moins sexy qu’avec un beau maillot. » Les villages naturistes de la Plaine orientale sont donc loin de se transformer en théâtres d’orgies à ciel ouvert. Vieux routier du naturisme, Stefan Kröpelin, le géologue de Riva Bella, a connu des clubs de Grèce, du Portugal et même de l’Espagne sous Franco.

Il révèle : « Il fut un temps où c’était beaucoup plus sexualisé. Au Cap d’Agde, c’est toujours comme ça mais ça fait un peu figure d’exception. C’est devenu la capitale du naturisme mais aussi du sexe. Même ceux qui aiment ça disent que ça va trop loin. Ici, c’est autre chose. C’est totalement détendu. »

Dans les villages naturistes de Linguizzetta, tout le monde se trouve plus ou moins égal face à la nudité. Cette égalité, est, pour Jeanne Pantallaci, plus difficile à mettre en place sur les plages « textiles. » « J’ai fait mes études à Ajaccio donc j’allais à la plage en maillot, raconte-t-elle. Il y avait une ségrégation par rapport au maillot. On entendait ‘Ah tu as pas le maillot de telle marque ?’, ‘Oh tu as vu, elle a le maillot à la mode. Elle, non.’ Alors que quand on est tous à poils, il y a une uniformité physique. »

Comme l’uniforme des écoles britanniques, l’absence de vêtement met à bat les barrières sociales. Stefan Kröpelin ajoute : « Le naturisme c’est rencontrer quelqu’un et ne pas savoir s’il travaille dans une boulangerie ou est DG d’une grande compagnie. On ne le sent pas. Parce qu’on est au naturel. On n’a pas de signes extérieurs de richesse. Pas de Rolex ou je ne sais quoi. »

Cette absence de barrières entraîne une mixité exaltante. À une table des Napolitains à la retraite, autrefois vendeurs de climatiseurs, un couple de Viennois professeurs d’université explique ainsi près de leurs trois têtes blondes comment Dieu aime la nudité. Une bible à la main.

"Le naturisme, c'est renconter quelqu'un et ne pas savoir s'il est DG ou boulanger"

À Riva Bella, Marie-Pierre Gaddoni, qui a repris avec sa soeur le village créé par son père, reconnaît quand même avoir une clientèle « un peu au dessus de la moyenne. » Robe à fleur turquoise, lunettes de vue posées sur ses cheveux courts, elle développe : « Ce sont des gens qui aiment les choses naturelles. Ici, on a des lamas que mon père avait fait venir. Puis des flamants roses viennent selon les saisons.

Ils aiment les petits producteurs, un client a écrit un guide de montagne. » Plus qu’une stimulation intellectuelle, le côté CSP + de Riva Bella apporte aussi un gage de sécurité. Marie-Pierre Gaddoni relate : « Il y a six ans, une Française a eu un malaise dans l’eau. On l’a ramenée sur la plage et on cherchait des docteurs. En quelques minutes, on en avait cinq, tous clients. Celui qui l’a sauvée vivait dans une toute petite tente avec sa femme. On lui aurait presque donné un euro alors qu’il était directeur de clinique à Amsterdam. »

 

À l’évocation de l’anecdote, Stefan Kropëlin se fend d’un rire franc avant de conclure : « Je viens depuis 81 et ça n’a presque pas changé. Je veux toujours changer d’endroit mais je ne connais pas d’autre site aussi beau qu’ici en Corse. Une réserve naturelle et une plage pas bondée comme à Calvi ou sur la Côte d’Azur, même mi-août. » Sécurité et liberté, le village naturiste a tout d’un paradis pour le géologue allemand.

Extatique, il s’éloigne, avant de se retourner une dernière fois, toujours nu : « Envoyez moi votre article ! J’aimerai le lire, mais j’espère que certains des gens avec qui je travaille au Sahara ne tomberont pas dessus. Ils ne sont pas tous aussi ouverts là-bas. Je ne suis pas sûr que le président du Tchad apprécierait ! » Au pire, Stefan Kropëlin aurait bien assez de roches à étudier en Corse. Terre où l’on respecte le nu. Et où l’on se formalise encore moins sur l’absence de cravate.

Source et suite sur : https://www.corsematin.com/article/culture-et-loisirs/dossier-la-corse-paradis-pour-les-naturistes